Intellectuel







Le Penseur.


Un intellectuel est une personne dont l'activité repose sur l'exercice de l'esprit, qui s'engage dans la sphère publique pour faire part de ses analyses, de ses points de vue sur les sujets les plus variés ou pour défendre des valeurs, qui n'assume généralement pas de responsabilité directe dans les affaires pratiques[1], et qui dispose d'une forme d'autorité. L'intellectuel est une figure contemporaine distincte de celle plus ancienne du philosophe qui mène sa réflexion dans un cadre conceptuel.


Selon les historiens Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, un intellectuel est « un homme du culturel, créateur ou médiateur, mis en situation d’homme du politique, producteur ou consommateur d’idéologie »[2], mais cette définition assez large et peu précise est contestée par une majorité de chercheurs[3] qui lui préfèrent celle de l'autorité scientifique ou universitaire, accordée par les pairs de l'intellectuel plutôt que par le jeu mondain[3].


Le modèle français de « l'intellectuel » est particulièrement prégnant.




Sommaire






  • 1 Rôle et définition dans les années 1880 et 1890


    • 1.1 En 1898, la figure différenciée du savant entre en scène


    • 1.2 Le tir groupé des scientifiques à la fin de l'Affaire Dreyfus


    • 1.3 Les deux définitions de Michel Foucault, du rôle ancien au statut moderne


    • 1.4 L'intellectuel spécifique de Gramsci, proche de l'intellectuel spécifique de Foucault




  • 2 Rôle socio-historique de l'intellectuel en France


    • 2.1 Octave Mirbeau et la germination des idées


    • 2.2 Le savant selon Raymond Aron, un "spectateur engagé"


    • 2.3 Sartre et le tribunal d'opinion


    • 2.4 Albert Camus et ceux qui subissent l'histoire


    • 2.5 Laurent Mucchielli (CNRS) et la rupture avec les registres événementiel et émotionnel




  • 3 Les intellectuels et la population


    • 3.1 Selon Noam Chomsky


    • 3.2 Intellectuelles




  • 4 Exportation et retour(s) du modèle français


  • 5 Notes et références


  • 6 Annexes


    • 6.1 Bibliographie


      • 6.1.1 Intellectuels en France


      • 6.1.2 Intellectuels en Europe et dans le monde




    • 6.2 Articles connexes


    • 6.3 Liens externes







Rôle et définition dans les années 1880 et 1890 |





Zola: Jaccuse


Le nom commun « intellectuel » est « né socialement » avec l’affaire Dreyfus en France[4], après avoir été utilisé de manière plus confidentielle dès la décennie 1880, en particulier par la critique littéraire, où il prend déjà une valeur polémique: la question de la pertinence de l'avis exprimé efface alors celle de savoir qui peut entrer dans cette catégorie et du lien entre les deux[5],[6],[7]. Marie-Christine Granjon évoque une « singularité française » d' « intellectuels engagés et savants de l'engagement ». La notion scientifique pointe déjà, alors que les sciences humaines sont encore peu reconnues, mais la définition par la simple fonction politique, souvent sous forme de critique, est encore dominante. Dans un article de L'Aurore du 23 janvier 1898, Georges Clémenceau reprend le mot au détour d’une phrase, en italiques, peut-être pour mieux en signaler la nouveauté ou la bizarrerie. Le discours sur les intellectuels est ainsi très tôt inséparable d’un anti-intellectualisme qui faisait dire à Maurice Blanchot : « Intellectuel, voilà un nom de mauvais renom facile à caricaturer et toujours prêt à servir d’injure. » L'énergie se concentre sur comment qualifier le rôle de l’intellectuel (de gauche, de droite, organique, universel, etc.) via une critique permanente de la notion et des hommes censés l’incarner. L'ouvrage de l'historien Jacques Le Goff, Les intellectuels au Moyen-Âge, rappelle que la fonction n'était pourtant pas nouvelle, bien qu'étant restée longtemps confiné dans un cadre contraint.


Dans Pour une histoire comparée des intellectuels paru en 1998, Marie-Christine Granjon écrit : « Depuis le célèbre “J'accuse...” d'Émile Zola, publié à la une de L'Aurore le 13 janvier 1898, dont on vient de fêter officiellement le centenaire, l'intellectuel est devenu l'un des hérauts de la geste républicaine française ». Plus loin dans son texte « Une enquête comparée sur l'histoire des intellectuels : synthèse et perspectives », en introduction de l'ouvrage Pour une histoire comparée des intellectuels, qu'elle a codirigé avec Michel Trebitsch, elle écrit : « Dans le sillage de l'Affaire et tout au long du XXe siècle, les intellectuels ne vont pas cesser de s'engager pour ou contre de multiples causes (Front populaire, guerre d'Espagne, fascisme, communisme, guerre d'Algérie, etc.) »[8]. M.-C. Granjon, à propos du livre de Louis Bodin, Les Intellectuels existent-ils ? (1997), s'interroge également sur cette particularité française : « Des intellectuels scrutant leur propre rôle historique et leur fonction sociale: sommes-nous en présence d'une particularité hexagonale, à nulle autre pareille, d'un exercice narcissique inconnu ailleurs? »[9].





Un dîner en famille, dessin de Caran d'Ache dans le Figaro du 14 février 1898: la France divisée sur l'Affaire Dreyfus.


Le mot a été adopté par Maurice Barrès[10] et Ferdinand Brunetière[11], qui, dans leurs écrits anti-dreyfusards, entendaient dénoncer l'engagement d'écrivains comme Émile Zola, Octave Mirbeau ou Anatole France en faveur de Dreyfus, et sur un terrain – les affaires militaires et l'espionnage – qui leur était étranger. La notion de compétence, suffisante ou pas, est déjà au coeur de la définition du statut d'intellectuel.



En 1898, la figure différenciée du savant entre en scène |


Le 14 janvier 1898, L'Aurore publie ce qui sera un peu vite baptisé le « Manifeste des intellectuels »[3], avec les signatures d’Émile Zola, Marcel Proust, Anatole France ou encore Jean Ajalbert, mais aussi celles d’Andler, Lucien Herr, Célestin Bouglé et Jean Perrin, donc plus seulement des gens de lettres[3], car "la figure différenciée du savant entre en scène"[3]. La construction d’un enseignement supérieur dans les années 1880 l’a rendue possible : les « maîtres de la Sorbonne » notamment sont désormais en première ligne[3].



Le tir groupé des scientifiques à la fin de l'Affaire Dreyfus |


L'Affaire Dreyfus voit monter au créneau massivent des scientifiques, qui font pencher la balance de l'opinion car ils semblent moins suspects de partialité que les écrivains et journalistes, d'autant que cette Affaire Dreyfus est d'abord une question de recherche de la vérité. Le 6 novembre 1897, le grand historien Gabriel Monod – membre de l’Institut, professeur à l’École normale supérieure et à l’École des hautes études, fondateur et directeur de la Revue historique – avait publié dans Le Temps une lettre dans laquelle il affirmait que son enquête le conduisait à parler d’erreur concernant le capitaine Dreyfus[3]. Ce n’est que parce qu’il est personnellement attaqué, précise-t-il, qu’il s’autorise de cette initiative qui reviendrait plutôt à ses yeux à un homme politique ou à un publiciste[3]. Il ne se conçoit donc pas comme légitime pour intervenir directement dans la sphère politique[3], et ne le fait qu'en raison de ce qui l'a ému en particulier dans cette affaire. À peine deux mois plus tard, dans les jours qui suivent la lettre de Emile Zola au président de la République Félix Faure[3], la première protestation du 14 janvier est initiée notamment par le directeur de l’Institut Pasteur, Émile Duclaux[3]. La deuxième protestation en date du 15 janvier est à mettre au crédit des chimistes Édouard Grimaux – professeur à l’Institut agronomique et à l’École polytechnique – et Charles Friedel – professeur à la Sorbonne –, tous deux membres de l’Académie des sciences[3].


Les historiens ont vu dans l’affaire Dreyfus l’instauration d’un "pouvoir intellectuel"[3], même si d'autres, plus rares, comme Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, contestent cette hypothèse[3]. Selon eux, qui voient une définition plus large et donc moins précise de l'intellectuel, il n’y a pas de collectif organique et solidaire, mais des divisions et des conflits permanents entre des groupes, pour des profits matériels ou symboliques[3]. Ory et Sirinelli défendent l’idée qu’il faut appréhender plutôt la réalité en termes de sociétés intellectuelles qui élaborent des outils d’analyse spécifiques et développent des réseaux qui ne se recoupent que très partiellement[3]. D’une certaine manière, l'essayiste et polémiste François de Negroni défend une thèse similaire, pointant la célébrité et la maîtrise des règles du jeu mondain qui ont permis à l’écrivain de prendre la vedette sur son compagnon universitaire de lutte pour diverses causes[3].



Les deux définitions de Michel Foucault, du rôle ancien au statut moderne |


L'universitaire Michel Foucault, philosophe français à l'influence internationale depuis les années 1960, élabore ensuite explicitement "la notion d'intellectuel spécifique" dans un texte paru dans Politique Hebdo en 1976[3]. Foucault constate "la fin de l'intellectuel universel", celui qui devait incarner le « juste-et-le-vrai pour tous »[3]. Cette extinction s'explique par l'absence de demande pour ce rôle, la société ayant évolué vers plus de démocratie, de technicité et de pluralisme[3]. C'est une déqualification historique d’un type de fonction, qui s'efface devant une définition plus adaptée, celle de "l’intellectuel spécifique", par excellence un universitaire, précise-t-il[3]. Contrairement à "l’intellectuel universel", autrefois un simple écrivain qui a un avis sur tout, "l’intellectuel spécifique" s’immisce dans des secteurs déterminés[3]: il se politise là où il dispose de savoirs spécifiques[3], ou bien là où il exerce ses compétences professionnelles[3]. C’est un intellectuel « modeste »[3] qui ne cherche pas à s’ériger en conscience universelle[3], surtout lorsqu'il s'aventure en dehors de son domaine universitaire. Pour illustrer son propos, Foucault prend l'exemple du grand physicien Robert Oppenheimer, surnommé le « père de la bombe atomique » car chef du Projet Manhattan, qui est pour Michel Foucault la "figure charnière" entre ces deux types d’intellectuels[3].


Malgré des problèmes, "différents souvent", les intellectuels ont rencontré "le même adversaire" que le peuple, les multinationales, l’appareil judiciaire et policier, la spéculation immobilière<refMichel Foucault, Dits et écrits II, 1976-1988, Gallimard, Paris, 2001? Le Monde diplomatique, mai 2006 [3]</ref>. Foucault défend ainsi le rôle des intellectuels face aux pouvoirs, lorsqu'il parle de la figure de « l'intellectuel spécifique »[12], conception qui va nourrir des controverses.



« L'héroïsme de l'identité politique a fait son temps. Ce qu'on est, on le demande, au fur et à mesure, aux problèmes avec lesquels on se débat : comment y prendre part et parti sans s'y laisser piéger. Expérience avec… plutôt qu'engagement avec… Les identités se définissent par des trajectoires… trente années d'expériences nous conduisent « à ne faire confiance à aucune révolution », même si l'on peut « comprendre chaque révolte… » la renonciation à la forme vide d'une révolution universelle doit, sous peine d'immobilisation totale, s'accompagner d'un arrachement au conservatisme. Et cela avec d'autant plus d'urgence que cette société est menacée dans son existence même par ce conservatisme, c'est-à-dire par l'inertie inhérente à son développement. »



— Pour une morale de l'inconfort.


-- Michel Foucault--



L'intellectuel spécifique de Gramsci, proche de l'intellectuel spécifique de Foucault |


Le concept gramscien d’« intellectuel organique »[3], développé par le philosophe, écrivain et théoricien politique italien Antonio Gramsci est sur les mêmes lignes que la réflexion foucaldienne[3]. Il est d’ailleurs vraisemblable que Foucault s’en soit nourri, ayant eu accès par la traduction ou la discussion à l’élaboration que Gransci proposa dans les Cahiers de prison[3]. Antonio Gramsci, qui est marxiste, insiste en plus sur le besoin d'encourager le développement d'intellectuels provenant de la classe ouvrière, ce qu'il a appelé « l'intellectuel organique »[13].



Rôle socio-historique de l'intellectuel en France |


Plusieurs conceptions du rôle de l'intellectuel dans la société peuvent être évoquées.



Octave Mirbeau et la germination des idées |


En 1895, Octave Mirbeau définissait ainsi la mission de l'intellectuel : « Aujourd’hui l’action doit se réfugier dans le livre. C’est dans le livre seul que, dégagée des contingences malsaines et multiples qui l’annihilent et l’étouffent, elle peut trouver le terrain propre à la germination des idées qu’elle sème. Les idées demeurent et pullulent : semées, elles germent ; germées, elles fleurissent. Et l’humanité vient les cueillir, ces fleurs, pour en faire les gerbes de joie de son futur affranchissement »[14].



Le savant selon Raymond Aron, un "spectateur engagé" |


Un demi-siècle plus tard, Raymond Aron, dans L'Opium des intellectuels (1955), pose cette question du rôle du savant dans la cité, et concernant les grands débats du moment. Pour Aron, l'intellectuel est un « créateur d'idées » et doit être un « spectateur engagé ». À cette conception s'oppose celle du dreyfusard Julien Benda. Dans un essai intitulé La Trahison des clercs (1927), il déplorait le fait que les intellectuels, depuis la guerre, aient cessé de jouer leur rôle de gardiens des valeurs « cléricales » universelles, celles des dreyfusards (la Vérité, la Justice et la Raison), et les délaissent au profit du réalisme politique, avec tout ce que cette expression comporte de concessions, de compromis, voire de compromissions. La référence aux « clercs » (que la tonsure distinguait des laïcs) souligne cette fonction quasi religieuse qu'il assigne aux intellectuels. L'attitude du clerc est celle de la conscience critique (plutôt que de l'engagement stricto sensu).



Sartre et le tribunal d'opinion |


Jean-Paul Sartre, définira l'intellectuel comme « quelqu'un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas ». C'est celui à qui, selon la formule de Diderot empruntée à Térence, rien de ce qui est humain n'est étranger, qui prend conscience de sa responsabilité individuelle dans une situation donnée, et qui, refusant d'être complice, par son silence, des injustices ou des atrocités qui se perpètrent, en France même ou ailleurs dans le monde. Sartre va jouer dans le Tribunal Bertrand Russell érigé pour juger les crimes de guerre au Vietnam, puis décliner en France ce modèle du Tribunal d'opinion en acceptant de jouer le rôle de procureur général du Tribunal populaire de Lens en 1970, chargé de juger le patronat minier après une catastrophe qui a causé une quinzaine de morts. Il utilise sa notoriété pour se faire entendre sur des questions qui ne relèvent pas strictement de son domaine de compétence, mais où l'influence qu'il exerce et le prestige, national ou international, dont il bénéficie peuvent se révéler efficaces, tout en se plaçant à l'écoute des spécialistes et professionnels, comme il le fait dans le Tribunal populaire de Lens en 1970. L'intellectuel, pour Sartre, est forcément « engagé » pour la cause de la justice, et donc en rupture avec toutes les institutions jugées oppressives.


Cela l'oppose évidemment à Raymond Aron, son ancien « petit camarade » de l'École normale supérieure, à propos duquel il écrira, en mai 1968 : « C'est le système actuel qu'il faut supprimer Cela suppose qu'on ne considère plus, comme Aron, que penser seul derrière son bureau – et penser la même chose depuis trente ans – représente l'exercice de l'intelligence. […] Il faut, maintenant que la France entière a vu de Gaulle tout nu, que les étudiants puissent regarder Raymond Aron tout nu. On ne lui rendra ses vêtements que s'il accepte la contestation »[15]. Pour Sartre, l'intellectuel ne peut donc être que « de gauche », à condition d'entendre ce terme dans le sens d'un désir éthique de justice, et non dans un sens purement politique et partidaire.



Albert Camus et ceux qui subissent l'histoire |


Pour Albert Camus, l'écrivain « ne peut se mettre au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent » : « Notre seule justification, s’il en est une, est de parler, dans la mesure de nos moyens, pour ceux qui ne peuvent le faire. » Mais, ajoute-t-il, il ne faudrait pas pour autant « attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales. La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante »[16]. Serge Halimi, reprenant une célèbre expression de Paul Nizan[17], a qualifié de « nouveaux chiens de garde » du système, par opposition aux intellectuels « dissidents » et « résistants »[18], les intellectuels de la fin du siècle. Dans la continuité de Michel Foucault, et selon la définition que celui-ci en a donnée, Pierre Bourdieu était un « intellectuel spécifique »[19] et il entendait mettre ses compétences de sociologue au service de son engagement. Des hellénistes comme Jean-Pierre Vernant, ancien résistant, et Pierre Vidal-Naquet ne prétendaient pas avoir de compétences particulières dans leurs interventions sur la scène publique, que ce soit contre la torture en Algérie ou pour les droits du peuple palestinien, et se situaient davantage dans la lignée d'Albert Camus et des intellectuels dreyfusards comme Émile Zola et Octave Mirbeau, qui partaient du principe d'éthique.



Laurent Mucchielli (CNRS) et la rupture avec les registres événementiel et émotionnel |


Pour le sociologue Laurent Mucchielli, directeur de recherches au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), « le rôle des intellectuels est de rompre avec les registres événementiel et émotionnel, qu’ils soient consensuels ou conflictuels, pour tenter d’apporter quelques éléments de réponse au débat collectif »[20].


En septembre 2016 paraît une vaste étude collective et interdisciplinaire sur La vie intellectuelle en France de 1789 à nos jours; l'ouvrage en deux tomes, I. Des lendemains de la Révolution à 1914, II. De 1914 à nos jours, sous la direction de l'historien Christophe Charle et du « sociologue et politiste » Laurent Jeanpierre, « a pour projet de faire converger les approches historiques et sociologiques ». Pour le sociologue Luc Boltanski, « la notion floue de “vie intellectuelle” permet aux collaborateurs de cet ouvrage de se tenir entre l'histoire et la sociologie, et entre les “idées” et les “acteurs” dans un espace que l'on pourrait qualifier de médiatique »[21].



Les intellectuels et la population |


Les intellectuels semblent former un groupe à part de la population.



Selon Noam Chomsky |


Noam Chomsky – souvent présenté comme un intellectuel d'envergure internationale – est très critique à l'égard de la figure de l'intellectuel telle qu'elle se manifeste dans les médias. Pour lui, elle caractérise les acteurs d'un consensus politique qui étouffe toute critique réelle et efficiente des discours dominants. Dans cette perspective, l'intellectuel est avant tout au service de l'idéologie dominante[22]. Chomsky considère qu'« il y a le travail intellectuel, que beaucoup de gens font ; et puis il y a ce qu'on appelle la « vie intellectuelle », qui est un métier particulier, qui ne requiert pas spécialement de penser – en fait, il vaut peut-être mieux ne pas trop penser – et c'est cela qu'on appelle être un intellectuel respecté. Et les gens ont raison de mépriser cela, parce que ce n'est rien de bien spécial. C'est précisément un métier pas très intéressant, et d'habitude pas très bien fait »[23]. Il ajoute : « Ces gens-là sont appelés « intellectuels », mais il s'agit en réalité plutôt d'une sorte de prêtrise séculière, dont la tâche est de soutenir les vérités doctrinales de la société. Et sous cet angle-là, la population doit être contre les intellectuels, je pense que c'est une réaction saine »[24]. D'autres auteurs dans la lignée de Chomsky, comme Normand Baillargeon ou Jean Bricmont, défendent cette idée.



Intellectuelles |


Un groupe de recherche de l'Institut d'histoire du temps présent (IHTP) du CNRS s'est penché sur l'impact du genre dans l'histoire des intellectuel(le)s[25]. L'ouvrage issu de ce « groupe de recherche sur l'histoire des intellectuels » (GRHI) « tente de susciter des interrogations inédites, de changer de focale et d’angle de vue en introduisant la problématique du “genre” en histoire des intellectuels »[26].



Exportation et retour(s) du modèle français |


Dans le cadre d'une « histoire comparée des intellectuels en Europe », Christophe Charle analyse quelques retombées d'un certain« aveuglement » des « historiens français » qui « traditionnellement, ont tendance à poser d'emblée les modalités du politique et de l'activité intellectuelle comme universelles » : « Cet aveuglement est d'autant plus répandu que les intellectuels des autres nations ont spontanément, en raison de l'antériorité des évolutions en France, pris cette référence comme modèle, sans toujours avouer ou s'avouer les choix et les déformations qu'ils opéraient à partir de cette matrice simplifiée parce que vue de loin »[27].


Yvan Lamonde, s'interrogeant sur « le rapport de l'affaire Dreyfus à l'émergence de l'intellectuel au Québec, aux États-Unis ou en Argentine », pose la question suivante: « À quelles conditions l'Affaire est-elle exportable pour comprendre la naissance de l'intellectuel dans d'autres sociétés européennes ou américaines? »[28]. Michel Trebitsch souligne dans sa « Présentation » de l'ouvrage qu'il a codirigé avec Marie-Christine Granjon Pour une histoire comparée des intellectuels, combien la « boutade » d'Yvan Lamonde : « Peut-on être intellectuel québécois ? » révèle « le double-écran auquel il s'est heurté dans sa recherche, l'opposition de la tradition anglophone à la tradition francophone minoritaire, l'obstacle d'une importation de concepts et de méthodes français dans un contexte historiographique dominé, même au Québec, par les sciences sociales américaines »[29].



Notes et références |




  1. Voir par exemple Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, 1942, Paris: Petite bibliothèque Payot, II. La sociologie de l'intellectuel. p. 158 et suivantes disponible sur Les Classiques des sciences sociales


  2. Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, Les Intellectuels en France. De l’affaire Dreyfus à nos jours, Paris, Armand Colin, 2002, p. 10.


  3. a b c d e f g h i j k l m n o p q r s t u v w x y z aa ab ac et ad"Une généalogie de l’intellectuel spécifique", par
    Laurent DARTIGUES, dans la revue Astérion de décembre 2014 [1]



  4. Selon l'expression de Maurice Tournier, « Des mots en politique. Les intellectuels, déjà, encore, toujours », dans Mots, décembre 1993, no 37, p. 106-110.


  5. Trevor Field, « Vers une nouvelle datation du substantif intellectuel», dans Travaux de linguistique et de littérature, 1976, tome 14, no 2, pages 159-167.


  6. William M. Johnson, « The origins of the term "intellectual" in the french novels and essays of the 1890's », dans Journal of european studies, 1974, p. 43-56, cité par Yvan Lamonde,
    « Les "intellectuels" francophones au Québec au XIXe siècle : questions préalables », dans Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 48, no 2, 1994, p. 153-185.

    Johnson identifie la première occurrence du substantif sous la plume de Paul Bourget dans un article sur Flaubert datant de 1882.



  7. Voir aussi l'article cité de Maurice Tournier, qui renvoie à Geneviève Idt, « L'intellectuel avant l'affaire Dreyfus », dans Cahiers de Lexicologie, t. 15, 1969, p. 35-46, et à une attestation du substantif sous la plume de Joséphin Peladan en 1891 : « Le devoir supérieur de l'intellectuel réside tout entier dans la manipulation du Divin ».


  8. Pour une histoire comparée des intellectuels (dir. Michel Trebitsch, Marie-Christine Granjon), 1998, p. 21 et 22.


  9. Marie-Christine Granjon, « Une enquête comparée sur l'histoire des intellectuels: synthèse et perspectives », dans Pour une histoire comparée des intellectuels (dir. M-C. Granjon, M. Trebitsch, 1998, p. 19. M.-C. Granjon cite en note 2 Louis Bodin, Les intellectuels existent-ils?, Paris, Bayard Éditions, 1997, p. 9, 11.


  10. Zeev Sternhell, Barrès et le nationalisme français.


  11. Ferdinand Brunetière, [htps://fr.wikisource.org/wiki/Apr%C3%A8s_le_proc%C3%A8s « Après le procès »], Revue des deux mondes, 15 mars 1898, p. 420-446, réédité la même année : « Après le procès. Réponse à quelques « intellectuels » . Paris: Librairie académique Didier-Perrin et Cie., 1898.


  12. Voir : « Pouvoir, assujettissement, subjectivation » par Bruno Karsenti (Futur Antérieur, no 10, 1992).


  13. Stuart Hall : (en)Critical dialogues in cultural studies, 1996[PDF]


  14. Article paru le 11 mars 1895 dans Le Journal.


  15. Cité par Annie Cohen-Solal, Sartre, Gallimard, 1989, p. 588-589.


  16. Discours de Suède, Gallimard, 1958, p. 14, 59 et 19.


  17. Les Chiens de garde, Rieder, 1932.


  18. Les Nouveaux Chiens de garde, Liber - Raisons d'agir, 1997, nouvelle édition en 2005.


  19. Pour Michel Foucault, il s'agit d'un « intellectuel qui ne travaille plus dans « l’universel », « l’exemplaire », « le-juste-et-le-vrai-pour-tous », mais dans des secteurs déterminés, en des points précis où les situent soit leurs conditions professionnelles, soit leurs conditions de vie (le logement, l’hôpital, l’asile, le laboratoire, l’université, les rapports familiaux) », Michel Foucault, Dits et écrits, « La Fonction politique de l’intellectuel », no 184, 1976, p. 109.


  20. Laurent Muchielli, « Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? », 2015.


  21. Luc Boltanski, « Les intellectuels parlent et font parler », dans « Le Monde des Livres », no 22293, daté du vendredi 16 septembre 2016, p.  1-2.


  22. « les intellectuels sont des spécialistes de la diffamation, ce sont fondamentalement des « commissaires politiques », des directeurs idéologiques, et ce sont donc eux qui se sentent le plus menacés par la dissidence. » dans Comprendre le pouvoir, deuxième mouvement, Noam Chomsky (propos recueillis par Peter R. Mitchell et John Schoeffel), éditions Aden, 2006. p. 184


  23. Comprendre le pouvoir, premier mouvement, Noam Chomsky (propos recueillis par Peter R. Mitchell et John Schoeffel), éditions Aden, 2006, p.  185


  24. Comprendre le pouvoir, premier mouvement, de Noam Chomsky (propos recueillis par Peter R. Mitchell et John Schoeffel), éditions Aden, 2006, p. 183.


  25. Nicole Racine et Michel Trebitsch (dir.), Intellectuelles. Du genre en histoire des intellectuels, Paris/Bruxelles, IHTP-CNRS/Complexe, coll. « Histoire du temps présent », 2004.


  26. Cité de: [2].


  27. Christophe Charle, «  L'histoire comparée des intellectuels en Europe. Quelques points de méthode et propositions de recherche », dans Pour une histoire comparée des intellectuels (dir. M-C. Granjon et M. Trebitsch),1998, p. 44.


  28. Yvan Lamonde dans Pour une histoire comparée des intellectuels (dir. M-C. Granjon et M. Trebitsch),1998, p. 111


  29. Michel Trebitsch, « Présentation », dans Pour une histoire comparée des intellectuels (dir. M-C. Granjon et M. Trebitsch),1998, p. 15



Annexes |


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Bibliographie |



Intellectuels en France |




  • Jean-Claude Baudet, Les agitateurs d'idées en France, Bruxelles, La Boîte à Pandore, 2014.


  • Christophe Charle, Naissance des « intellectuels » (1880-1900), Éditions de Minuit, 1990 (réédition en 2001).

  • Christophe Charle et Laurent Jeanpierre (dir.), La vie intellectuelle en France, I. Des lendemains de la Révolution à 1914. II. De 1914 à nos jours, sous la direction de , Paris, Seuil, 2016.


  • François Dosse,


    • La Marche des idées : Histoire des intellectuels - Histoire intellectuelle, La Découverte, 2003, 300 p.

    • « Histoire intellectuelle » (Article), dans Historiographies. Concepts et débats (dir.: C. Delacroix, F. Dosse, P. Garcia & N. Offenstadt), tome I., Gallimard folio histoire, 2010, p. 378-390.


    • La Saga des intellectuels français, tome I. À l’épreuve de l'histoire (1944-1968), Paris, Gallimard, 2018.


    • La Saga des intellectuels français, tome II. L’Avenir en miettes (1968-1989), Paris, Gallimard, 2018.




  • Serge Halimi, Les Nouveaux Chiens de garde, Liber, 1997 (réédition en 2005).


  • Jacques Julliard et Michel Winock, Dictionnaire des intellectuels français, Paris, Seuil, 1996, 1280 p.


  • Gérard Noiriel, Dire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question, Agone, coll. « Éléments », 2010.


  • Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, Les Intellectuels en France de l’affaire Dreyfus à nos jours, Paris, Armand Colin, 1986 ; 3e éd. 2002.


  • Pierre Rosanvallon, Notre Histoire intellectuelle et politique, 1968-2018, Le Seuil, 2018, (ISBN 978-2-02-135126-2)


  • Edward Saïd , Des intellectuels et du Pouvoir, Paris, Éditions du Seuil, 1994.


  • Gisèle Sapiro,

    • La Guerre des écrivains, 1940-1953, Paris, Fayard, coll. « Histoire de la pensée », 1999, 814 p., 23,5 cm (ISBN 2-213-60211-5, présentation en ligne)


    • La responsabilité de l'écrivain. Littérature, droit et morale en France (XIXeXXIe siècle), éd. du Seuil, Paris, 2011


    • Les Ecrivains et la politique en France : De l'Affaire Dreyfus à la guerre d'Algérie, Paris, Le Seuil, 2018




  • Michel Trebitsch, Marie-Christine Granjon (dir.), Pour une histoire comparée des intellectuels, Bruxelles, Éditions Complexe, 1998, coll. « Histoire du temps présent ». Document utilisé pour la rédaction de l’article


  • Michel Winock, Le Siècle des intellectuels, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points », 1999.



Intellectuels en Europe et dans le monde |




  • Dictionnaire des sciences historiques (dir. André Burguière ), Entrée: « Intellectuelle (Histoire) », article de Roger Chartier, Paris, PUF, 1986, p.  372-377 (ISBN 2 13 039361 6).


  • Lucien Calvié, Le Renard et les raisins. La Révolution française et les intellectuels allemands. 1789-1845, Paris, Études et Documentation Internationales (ÉDI),1989, (ISBN 2-85139-094-5)

  • Christophe Charle, Les Intellectuels en Europe au XIXe siècle : essai d'histoire comparée, Seuil, 1996.

  • Nicole Racine, Michel Trebitsch (dir.), Intellectuelles. Du genre en histoire des intellectuels, Paris/Bruxelles, IHTP-CNRS/Éditions Complexe, coll. « Histoire du temps présent », 2004.

  • Gisèle Sapiro, L'espace intellectuel en Europe : De la formation des États-nations à la mondialisation. XIXe-XXIe siècle., Paris, Éditions La Découverte, coll. « Recherches », 2009, 401 p. (ISBN 978-2707157805)

  • Dans: Michel Trebitsch, M.-C. Granjon (dir.), Pour une histoire comparée des intellectuels , Bruxelles, Complexe, 1998, coll. « Histoire du temps présent »:


    • Hans Manfred Bock, « Histoire et historiographie des intellectuels en Allemagne »; Yvan Lamonde, « L'affaire Dreyfus et les conditions d'émergence de l'intellectuel vues des Amériques ».


    • Michael Löwy, « Les intellectuels juifs ».

    • Max-Jean Zins, « L'intellectuel occidentalisé indien : de l'intellectuel syncrétique à l'intellectuel organique ».





Articles connexes |



  • Intellectualisme

  • Histoire intellectuelle

  • Histoire comparée

  • Humanisme

  • Philosophie

  • Raison

  • Le Rappel à l'ordre : Enquête sur les nouveaux réactionnaires



Liens externes |


  • Groupe de recherche sur l'histoire des intellectuels (GRHI) au C.N.R.S. - Institut d'histoire du temps présent [4], [5].


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